Galerie Lahumière | Paris | France
Cette rétrospective consacrée à Jean Leppien offre l’occasion de présenter dans le contexte actuel une figure essentielle de l’abstraction européenne du XXe siècle. L’exposition traverse plusieurs décennies de production et met en lumière la cohérence profonde d’une œuvre qui, dès ses débuts en 1927, s’est engagée résolument dans la voie non figurative.
Chez Leppien, l’abstraction n’est ni retrait ni simplification : elle est affirmation d’un monde autonome. La ligne, la surface, la couleur y possèdent une existence propre, indépendante de toute référence au visible. Ses compositions, souvent construites avec une rigueur presque architectonique, instaurent un équilibre subtil entre tension et stabilité, entre mouvement interne et silence structurel. Les rouges, les bleus, les jaunes ne décrivent rien ; ils agissent. Les verticales et les horizontales ne cadrent pas un espace illusionniste ; elles organisent une réalité picturale autonome, régie par une nécessité intérieure.
Comparer cette peinture à la musique n’est pas un simple lieu commun moderniste. Chez Leppien, comme chez certains de ses contemporains, la toile devient partition : rythme, modulation, contraste, harmonie structurent l’espace visuel de manière analogue à la composition sonore. L’œuvre ne renvoie pas au monde extérieur, elle instaure son propre climat, laissant ouverte la possibilité d’une expérience intérieure libre, fondée sur la relation active entre formes et couleurs.
La trajectoire biographique de l’artiste éclaire la profondeur de cet engagement. Formé au Bauhaus à Dessau à la fin des années 1920, où il étudie auprès de Josef Albers, Wassily Kandinsky et Paul Klee, Leppien s’inscrit d’emblée dans une tradition qui conçoit l’abstraction comme langage universel. Son passage à Berlin auprès de László Moholy-Nagy, puis son exil à Paris en 1933 après la montée du nazisme, ancrent son parcours dans les bouleversements politiques majeurs du siècle.
La Seconde Guerre mondiale marque une rupture tragique : engagement dans la Légion étrangère, vie clandestine, Résistance, arrestation, condamnation à mort commuée en travaux forcés, emprisonnement et déportation. Sa femme, Suzanne Ney, elle-même ancienne élève du Bauhaus, est arrêtée et déportée à Auschwitz. Leur survie et leurs retrouvailles à la Libération inscrivent l’œuvre de Leppien dans une histoire marquée par l’extrême violence, sans que jamais la peinture ne cède à la narration ou au pathos.
Au lendemain de la guerre, l’abstraction connaît en France un nouvel essor. Leppien s’inscrit alors dans un réseau d’artistes tels qu’Alberto Magnelli, Jean Deyrolle, Aurélie Nemours ou plus tard Vera Molnar, tout en conservant une voix singulière. Ses huiles sur Isorel des années 1950 témoignent d’une maturité formelle remarquable : les rapports chromatiques s’y affinent, les structures se densifient, l’espace se tend entre rigueur constructive et vibration lumineuse.
Cette rétrospective permet ainsi de mesurer combien l’abstraction, loin d’être un simple refus du réel, constitue chez Jean Leppien une manière d’en affirmer une dimension plus essentielle. Loin de se détourner du monde, sa peinture en explore les structures invisibles : équilibre, tension, direction, rythme. Elle rappelle que voir est déjà un acte, et que la construction d’un ordre pictural autonome peut être une réponse d’une rare intensité aux fractures de l’histoire.
En rassemblant des œuvres couvrant une large partie de sa carrière, l’exposition révèle la constance d’une recherche fondée sur la conviction que la peinture n’a pas à représenter pour exister pleinement. Elle crée. Et dans cette création autonome réside, peut-être, l’une des formes les plus exigeantes de liberté.
